
Le « capital territorial » : la part cachée de la valeur des entreprises
Jusqu’à la moitié de la valeur d’une entreprise ne se jouerait ni dans ses comptes, ni dans ses brevets, mais dans son territoire d’implantation. Un facteur décisif, encore largement sous-estimé en France.
À RETENIR
- Le « capital territorial » désigne la part de la valeur ajoutée d’une entreprise directement liée à son territoire d’implantation, via des facteurs locaux comme les réseaux économiques ou la réputation collective.
- En France, ce capital reste sous-estimé du fait d’une politique industrielle centralisée favorisant l’hyperspécialisation, au détriment de la diversité économique locale, pourtant essentielle à la résilience.
- Utopies a développé un modèle d’intelligence artificielle mesurant l’influence du territoire sur la performance des entreprises : selon les secteurs, 15 à 30 % de leur valeur provient de cet ancrage local.
- Une réindustrialisation durable nécessite d’intégrer ce capital territorial, en soutenant les écosystèmes existants, les PME et les complémentarités locales, pour renforcer la stabilité et la compétitivité économique.
Pourquoi certaines entreprises prospèrent durablement quand d’autres, pourtant subventionnées, restent fragiles ? La réponse ne se trouve pas toujours dans les bilans comptables. Elle se niche parfois dans un tissu de PME, voire une culture locale. Ce que Arnaud Florentin et Élisabeth Laville, dirigeants du cabinet d’études et de conseil Utopies appellent désormais le « capital territorial ».
« Le capital territorial, c’est simplement la part de la valeur ajoutée d’une entreprise qui dépend de son territoire d’implantation », introduit Élisabeth Laville. La marque d’une entreprise, ses brevets, son organisation, sa culture… Tout peut voyager avec elle, mais selon l’experte, « une part de la valeur créée ne pourrait pas exister ailleurs, ou pas dans les mêmes conditions, sans son environnement local ».
Un actif invisible mais décisif
Le capital territorial reposerait donc sur des éléments profondément localisés comme la densité des relations économiques ou encore la réputation du territoire. « Pour les PME, ce capital territorial constitue une véritable ‘douve protectrice’, à la fois facteur de compétitivité mais surtout de survie à long terme », ajoute Arnaud Florentin. Ces petites entreprises sont comme des racines sous la terre : invisibles, mais elles tiennent tout le territoire.
Alors que la France ambitionne de se réindustrialiser, le fait d’ignorer ce terreau local reviendrait, selon nos experts, à bâtir des sites industriels déconnectés de leur environnement, voués à l’érosion progressive, puis à la défaillance. Autrement dit, des « cathédrales dans le désert ».
Pourquoi sous-estime-t-on encore le capital territorial en France ?
Selon nos interlocuteurs, la politique industrielle française serait très centralisée. Elle valoriserait les clusters sectoriels étroits et l’hyperspécialisation. Pourtant, la diversité économique serait, empiriquement, un facteur clé de robustesse.
« Les territoires industriels ne sont pas en retard par nature, assure Elisabeth Laville. Il existe surtout des implantations mal pensées, déconnectées des capacités réelles des territoires. Et beaucoup de sites que l’on qualifie aujourd’hui de cathédrales dans le désert ne l’étaient pas à l’origine ». Leur capital territorial se serait érodé avec le temps, par un appauvrissement de la diversité économique. Les chiffres l’illustrent très bien : en vingt ans, un cinquième de la valeur locale de l’industrie a disparu. « Les entreprises sont aujourd’hui moins bien ancrées, et de ce fait beaucoup plus exposées », nous fait-on ainsi savoir. Avec des conséquences très concrètes, puisque les sociétés dont le capital territorial est faible ont deux à trois fois plus de risques de défaillance.
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Les « forêts productives », antidote à la fragilité industrielle
Certains ont cependant su construire des écosystèmes collectifs qui protègent les entreprises. « Comme dans une forêt, la résilience ne vient pas de la spécialisation extrême, mais de la diversité des espèces », expose Arnaud Florentin. Plus un territoire est diversifié en activité et en échelle, plus il dispose d’options face aux crises. Cette diversité économique favoriserait l’innovation par recombinaison et l’autonomie productive. Par exemple, dans la ville de Holland, dans l’État du Michigan aux Etats-Unis, la performance ne repose pas sur un champion industriel, mais sur un maillage d’entreprises et de sous-traitants, de services, de formation… « Ce n’est pas une dispersion mais une assurance collective. Une économie de la complémentarité, pas de la dépendance », insiste encore notre interlocuteur.
Pour objectiver ces phénomènes longtemps jugés intangibles, Utopies a donc développé un modèle d’intelligence artificielle nourri par des données issues de milliers de territoires dans 75 pays. Ce modèle détecte comment la présence d’une activité économique favorise ou freine d’autres activités locales : par exemple, dans quelle mesure la présence d’une industrie augmente la probabilité d’implantation ou la performance d’une autre. Appliqué aux territoires, il permet d’estimer quelle part de la valeur ajoutée d’un secteur est liée à son environnement local. En France, le territoire contribue à 15 à 30 % de la valeur des entreprises, selon les secteurs. Autrement dit, un tiers de ce que crée une entreprise vient de son ancrage local.
Réindustrialiser autrement : une approche plus chirurgicale
Mieux comprendre le capital territorial transformerait profondément les politiques de réindustrialisation. Il s’agit d’adapter les projets aux territoires, en partant de leur patrimoine productif réel. Cela suppose de renforcer les écosystèmes existants plutôt que de les court-circuiter, mais aussi de soutenir les PME et les chaînes de valeur locale.
Pour les entreprises et les investisseurs, le capital territorial devient un actif stratégique sécurisant la performance. Dans un contexte de crises à répétition, il devient une condition de survie économique et une promesse de stabilité pour les territoires. Comme le résume Élisabeth Laville : « s’implanter sans comprendre ce qui fait la valeur d’un territoire, c’est bâtir sur du sable. Miser sur le capital territorial, c’est donner à l’industrie les racines dont elle a besoin pour durer ». Sans ces racines, même les meilleures entreprises vacillent.
Ouvrages de référence :
- L’Entreprise hyper-locale – Réinventer les modèles économiques à partir des territoires, É. Laville & A. Florentin, Éditions Pearson
- L’Étonnante disparité des territoires industriels, Presses des Mines



