
Adapter nos villes à la chaleur : pourquoi les arbres ne suffisent pas
Face aux canicules, planter des arbres ne suffit plus. Clément Gaillard, urbaniste designer spécialisé dans la conception bioclimatique, explore les solutions pour adapter nos villes aux fortes chaleurs.
À RETENIR
- Planter des arbres ne suffit pas à rafraîchir les villes. Leur effet rafraîchissant dépend notamment de l’eau disponible dans les sols, ce qui limite leur efficacité en période de sécheresse.
- Des solutions simples et parfois oubliées peuvent faire la différence. Stores, voiles d’ombrage, rues étroites, patios ou plantes grimpantes permettent de mieux protéger les espaces urbains de la chaleur.
- L’adaptation à la chaleur doit être pensée dès la conception des bâtiments et des quartiers. Orientation, protections solaires et ventilation naturelle sont des leviers essentiels pour limiter la surchauffe et améliorer le confort des habitants.
Nos villes sont-elles aujourd’hui adaptées aux épisodes de chaleur de plus en plus intenses ?
Clément Gaillard : Non, et nous sommes pris de vitesse par le changement climatique. Certaines municipalités ont pris le sujet à bras-le-corps et cherchent des solutions, mais adapter une ville dans son ensemble demande des moyens considérables.
Il faut aussi comprendre que nous avons parfois rendu nos villes moins adaptées à la chaleur. Dans la seconde moitié du XXe siècle, nous avons construit massivement des logements sans toujours tenir compte des conditions climatiques. Certains bâtiments, notamment ceux qui possèdent de grandes surfaces vitrées exposées à l’ouest, fonctionnent aujourd’hui comme de véritables pièges à chaleur.
Nous avons également abandonné des pratiques qui protégeaient autrefois les habitants. Sur les cartes postales des centres-villes du début du XXe siècle, on aperçoit des stores bannes devant de nombreux commerces, parfois même sur des bâtiments aujourd’hui classés monuments historiques. Beaucoup de ces protections solaires ont disparu. Paradoxalement, la ville du début du XXe siècle était parfois mieux protégée de l’ensoleillement que celle d’aujourd’hui.
La végétalisation est souvent présentée comme la principale solution pour rafraîchir les villes. Est-elle suffisante ?
Clément Gaillard : Non. Les arbres sont précieux, notamment pour l’ombre qu’ils procurent, mais il ne faut pas considérer leur capacité à rafraîchir l’air comme acquise en toutes circonstances. Un arbre transpire, c’est-à-dire qu’il évapore de l’eau par ses feuilles. Or, ce phénomène dépend de nombreux paramètres, notamment de l’eau disponible dans le sol. Lorsqu’un arbre manque d’eau, il peut réduire sa transpiration pour se protéger, ce qui limite son effet rafraîchissant.
Il existe d’ailleurs un paradoxe : nous souhaitons planter des arbres capables de résister à la sécheresse, mais aussi des arbres qui transpirent beaucoup pour rafraîchir la ville. Or, les espèces adaptées au manque d’eau disposent justement de mécanismes pour limiter leur transpiration.
Cela ne remet absolument pas en cause l’intérêt des arbres. Ils apportent de l’ombre, contribuent à la biodiversité et ont aussi des effets bénéfiques sur notre bien-être. Mais croire que nous pourrons rafraîchir les villes uniquement grâce à eux est une illusion.
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Quelles autres solutions peut-on mettre en œuvre pour rendre les villes plus supportables pendant les canicules ?
Clément Gaillard : La première consiste à créer de l’ombre. Et pour cela, les bâtiments eux-mêmes peuvent jouer un rôle. Dans les centres anciens, les rues étroites sont souvent relativement confortables en été, même lorsqu’elles sont peu végétalisées. Les façades se font mutuellement de l’ombre et protègent les espaces publics du soleil.
C’est également le principe des patios que l’on trouve notamment à Cordoue ou à Séville. Les bâtiments entourent une cour intérieure qu’ils protègent du soleil. La végétation présente dans ces patios peut ensuite contribuer au rafraîchissement.
Dans les rues où il est difficile de planter des arbres, notamment en raison des réseaux souterrains et du manque de place pour les racines, nous pouvons installer des voiles d’ombrage ou des stores. Les fontaines et les jeux d’eau peuvent également améliorer le ressenti des habitants, même si leur effet thermique reste limité.
Nous sous-utilisons aussi les plantes grimpantes, comme la vigne vierge ou le lierre. Contrairement aux arbres, elles n’ont pas besoin de développer un tronc. Elles poussent donc plus rapidement et s’accommodent bien des espaces contraints, notamment à proximité des bâtiments.
Enfin, dans une ville dense comme Paris, il est difficile d’augmenter massivement la surface végétalisée. Il faut donc aussi réfléchir à une répartition plus équitable des squares et des espaces verts, afin que les habitants puissent accéder à des lieux ombragés près de chez eux.
Comment intégrer davantage le climat dans la conception des bâtiments et des nouveaux quartiers ?
Clément Gaillard : Il faut partir du climat dès les premières réflexions sur un projet, plutôt que de le considérer comme un paramètre technique à traiter après coup. L’orientation des bâtiments, la répartition des surfaces vitrées, la possibilité de ventiler naturellement les logements ou encore les protections solaires doivent guider les choix de conception.
Prenons un logement exposé plein ouest, avec une importante surface vitrée. Même si le bâtiment présente un bon bilan carbone grâce à ses matériaux, il peut devenir extrêmement inconfortable pendant les fortes chaleurs. Il faut donc regarder les projets dans leur ensemble et ne pas se limiter à un seul critère environnemental.
La ventilation nocturne constitue un autre exemple. Elle peut rafraîchir un logement, mais encore faut-il que les habitants puissent ouvrir leurs fenêtres la nuit. Si le quartier est trop bruyant, cette solution devient difficile à appliquer. Il faut alors envisager des brasseurs d’air, voire des systèmes de climatisation lorsque les températures nocturnes restent trop élevées.
Le coût représente évidemment un frein, mais il ne faut pas négliger les solutions relativement accessibles. Un brasseur d’air installé peut, par exemple, coûter de l’ordre de 200 à 250 euros. Et mieux répartir les surfaces vitrées entre les façades n’entraîne pas nécessairement des surcoûts considérables.
Pour moi, le principal obstacle reste aujourd’hui culturel. Nous accordons encore beaucoup d’importance à l’esthétique des bâtiments, parfois au détriment de leur comportement face au climat. La question que nous devrions systématiquement nous poser est simple : le bâtiment ou le quartier que nous concevons rendra-t-il ses habitants plus ou moins vulnérables aux risques climatiques ?



