Vue aérienne d'une commune française.
Publié le 04.02.26 - Temps de lecture : 4 minutes

Municipales : Pourquoi affaiblir les métropoles ne renforcera pas les villes moyennes

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À moins de deux mois des élections municipales, Jean Coldefy et Edouard Dequeker alertent, dans une tribune publiée par Les Échos : « Réduire l’attractivité des grandes villes ne fera pas croître celle des villes moyennes. » Ils appellent à un triple choc d’offres pour améliorer l’accès à la ville et répondre à la crise du logement.

À RETENIR

  • Affaiblir les métropoles pour dynamiser les villes moyennes repose sur une vision erronée : cette stratégie fragmentée aggrave la crise du logement, limite l’accès à la ville et ne favorise pas les territoires périphériques.
  • La confusion entre périmètre administratif et réalité des bassins de vie freine une urbanisation cohérente : les politiques locales manquent d’outils pour planifier à grande échelle, ce qui accentue l’étalement urbain et la dépendance à la voiture.
  • Les auteurs préconisent un triple choc d’offres : relancer la construction dans les zones tendues, adapter les mobilités aux réalités territoriales et renforcer la compétitivité industrielle par la coopération.
  • Ils appellent à dépasser les logiques locales immédiates pour penser l’aménagement du territoire à l’échelle des flux économiques et démographiques, en lien avec les enjeux de long terme.

Alors que s’achève le mandat municipal, une certaine vision de la ville s’est imposée : moins de constructions, moins de mobilité, plus de proximité. Cette approche, renforcée par la crise du Covid, s’est traduite par des politiques locales qui ont souvent réduit l’accès à la ville, sans pour autant renforcer les autres territoires. Dans une tribune publiée par Les Échos, Jean Coldefy, ingénieur, expert en mobilité, et Edouard Dequeker, professeur à la Chaire d’Économie urbaine de l’ESSEC, appellent à changer de logique. À leurs yeux, cette stratégie affaiblit à la fois les métropoles et les villes moyennes.

Le constat : une France piégée par le mythe du rééquilibrage

Pour Jean Coldefy, le mandat qui s’achève a vu monter en puissance une idée aussi séduisante que dangereuse : celle selon laquelle « tout ce qui est local serait forcément mieux ». Une vision portée au nom de l’autonomie, de la proximité ou de l’aménagement du territoire, mais qui, selon lui, ne tient pas face à la réalité économique. Derrière les discours sur la relocalisation ou le rééquilibrage, on retrouve souvent une logique de jeu à somme nulle : ralentir les métropoles pour faire émerger d’autres territoires. « Si quelqu’un gagne, quelqu’un perd », résume Jean Coldefy, « mais c’est une vision fausse, et très dangereuse. »

Il rappelle que les villes moyennes ne se sont pas effondrées à cause des métropoles. « « C’est la désindustrialisation qui les a frappées parce qu’on a taxé depuis 1975 l’outil de production et le travail, comme aucun autre pays en Europe ». Et elle n’a pas enrichi les métropoles pour autant. Whirlpool n’a pas quitté Amiens pour aller à Paris. Elle est partie en Pologne. » Pour Edouard Dequeker, un autre malentendu alimente ces politiques locales de repli : la confusion entre périmètre administratif et bassin de vie. « Il y a un siècle, on faisait 4 kilomètres pour aller travailler. Aujourd’hui, on en fait en moyenne 40. Mais notre gouvernance locale n’a que très peu suivi cette évolution des modes de vie et des nouvelles échelles de mobilités », observe-t-il. En décentralisant l’urbanisme et le doit des sols aux communes, sans faire ensuite évoluer complètement les systèmes décisionnels aux bonnes échelles, on encourage des décisions fragmentées : blocage de la construction, frein à la densification, rejet de la voiture, recentrage sur les seuls besoins immédiats et très locaux des habitants.  Les conséquences sont claires. « On réduit l’offre de logements, on limite l’accès à la ville, et on espère que cela fera prospérer les territoires périphériques. Mais cela ne marche pas », explique Jean Coldefy. Au contraire, cette logique aggrave la dépendance à la voiture, renforce l’étalement urbain, et augmentent les prix des logements.

Un triple choc d’offres pour rouvrir l’accès à la ville

Face à ce constat, les deux auteurs appellent à inverser la logique. Leur proposition : déclencher un triple choc d’offres, dans le logement et les transports publics. Objectif: reconnecter les territoires, plutôt que les opposer.

Le premier levier concerne le logement. Pour Jean Coldefy, la situation est critique : « c’est l’une des plus graves crises du logement depuis 60 ans. » Cette pénurie, selon lui, est le fruit d’une succession de décisions qui ont limité l’offre. « On a arrêté de construire, même en centre-ville. On a bloqué le foncier. Résultat : la rareté augmente, les prix montent, et l’encadrement des loyers, censé soulager, décourage en réalité la construction. » Edouard Dequeker insiste sur la nécessité de produire là où sont les besoins : « Ce n’est pas tant une simple question de volume que de localisation. Il faut produire une offre variée, pour toutes les classes sociales, dans les zones où se concentrent les emplois. D’où la nécessité d’organiser les pouvoirs et les compétences aux bonnes échelles dans ces territoires urbains et métropolitains »Le deuxième levier porte sur la mobilité. Pour Jean Coldefy, les politiques actuelles tendent à diaboliser la voiture sans offrir d’alternative crédible. « Plus de 80 % des kilomètres parcourus quotidiennement concernent des trajets de plus de 20 km, et au-delà de 10 km c’est plus de 90%. On ne les fera pas à vélo. » La réponse ne peut pas être uniforme : il faut adapter les solutions à chaque territoire, développer les transports en commun là où c’est pertinent, accepter la voiture là où c’est nécessaire. Edouard Dequeker complète : « On ne réglera pas la question des mobilités sans articuler les transports publics avec une offre de logement dense et bien située. »

Le troisième levier, enfin, vise à renforcer la compétitivité des territoires dans « un contexte de droits de douane des USA et d’invasion de produits subventionnés chinois, ce qui met en danger des pans entiers de notre industrie » rappelle Jean Coldefy. Pour cela, les deux auteurs appellent à un choc de coopération entre les collectivités, l’État, les entreprises et les établissements de recherche. « Le développement économique ne viendra pas de plus d’aides publiques, mais d’un environnement où les entreprises peuvent innover, investir, rester », souligne Jean Coldefy. Et d’ajouter : « Si elles quittent un territoire, ce sont aussi les salaires, les emplois et la base fiscale locale qui disparaissent. »

À l’approche des municipales, Jean Coldefy et Edouard Dequeker invitent les futurs élus à assumer une vision locale, oui, mais ancrée dans le long terme. Une vision capable de dépasser les frontières administratives pour penser les politiques publiques à l’échelle des bassins de vie et des trajectoires économiques réelles.

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