
Smombies : la ville à l’épreuve des écrans
Hubert Beroche, auteur de Smonbies, la ville à l’épreuve des écrans
Avec Hubert Beroche, auteur de Smombies, la ville à l’épreuve des écrans, retour sur ces passants absorbés par leur smartphone qui ignorent leur environnement. Un phénomène qui interroge l’urbanisme et l’attention dans l’espace public.
À RETENIR
- Le terme « smombie » désigne les piétons absorbés par leur smartphone au point d’ignorer leur environnement, un phénomène associé à une hausse des risques d’accidents en ville.
- Hubert Beroche estime que cette distraction transforme profondément le rapport à l’espace public, en remplaçant les « regards sur la rue » par des « regards sur l’écran ».
- Cette perte d’attention affaiblit la coprésence, la vigilance collective et les interactions spontanées, rendant la ville moins vécue et plus décorative.
- L’auteur défend une « ville post-écran », capable de réorienter l’attention grâce à des aménagements urbains sensibles, interactifs et multisensoriels.
Ils envahissent nos villes, sans vraiment la voir… Connaissez-vous les « smombies » ? Ce mot-valise, contraction de « smartphone » et « zombie », désigne un phénomène né il y a quelques années déjà, celui de passants absorbés par leur écran au point de ne plus voir ce qui les entoure. Un terme qui désigne une réalité préoccupante puisqu’il implique de plus en plus d’accidents sur la voie publique. A Séoul par exemple, les feux tricolores ne suffisent plus toujours à protéger les piétons : six accidents sur dix concernent des personnes les yeux rivés sur leur téléphone. Selon Hubert Beroche, fondateur du cabinet Urban AI et auteur de Smombies, la ville à l’épreuve des écrans, (Editions de l’Aube), ces chiffres sont révélateurs d’un basculement profond du rapport à la ville : « le smombie n’est pas une anecdote, c’est un nouveau sujet urbain, encore largement impensé, mais qui transforme déjà la manière dont la ville se vit, se pratique et s’organise », introduit-il.
Qu’est-ce qu’un smombie ?
Le terme est apparu en Allemagne en 2015, après un accident impliquant une piétonne distraite par son téléphone. Depuis, il s’est imposé à mesure que les écrans colonisent nos gestes les plus anodins. « L’écran est une technologie de l’inattention, reprend Hubert Beroche. Il capte notre regard, détourne notre présence, et reconfigure en profondeur notre rapport immédiat au réel ».
Selon lui, le phénomène renverse une idée fondatrice de la ville moderne, formulée par Jane Jacobs et ses « eyes on the street » : des regards qui assurent sécurité et vitalité urbaine. « Aujourd’hui, on passe des eyes on the street aux eyes on the screen », précise-t-il. Un glissement vers l’écran qui réduit la coprésence et transforme l’espace public en décor plus qu’en lieu vécu.
Smombies : quand l’écran remplace le regard urbain
Si la ville continue bien sûr de fonctionner, une partie de ses habitants ne la regarde plus vraiment. Le corps avance, mais l’attention, elle, décroche. Et les conséquences sont immédiates. « Moins de regards, c’est moins de coprésence, moins de vigilance collective, moins d’interactions spontanées. La ville perd en intensité, en densité relationnelle », expose notre interlocuteur. Dans le même temps, les usages se dématérialisent. « Une part croissante de nos activités se déroule hors de la ville physique. Le monde s’est littéralement replié dans l’écran de la main, et cela affaiblit mécaniquement l’expérience urbaine », analyse-t-il encore.
Le smombie incarne cette tension. Hubert Beroche y voit une figure ambivalente. « C’est un individu physiquement présent dans la ville, mais mentalement ailleurs, constamment tiraillé entre deux régimes d’attention », observe-t-il. La rue n’est plus un fond commun, mais un arrière-plan optionnel.
Vers une ville post-écran
Face à ce constat, Hubert Beroche défend une « ville post-écran ». « Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de dépasser l’écran comme interface dominante. L’enjeu, c’est de réorienter l’attention vers la ville, de redonner à l’espace public sa capacité d’attraction », reprend-il. Par exemple, à Séoul, des feux au sol ont été installés pour alerter les smonbies distraits. « C’est ce que j’appelle un urbanisme des surfaces : une manière de planifier l’attention dans l’espace public, d’aller la capter là où elle se trouve déjà », note-t-il encore.
À plus long terme, l’ambition est plus radicale. « La ville doit devenir elle-même une interface sensible, incarnée, multisensorielle, capable de rivaliser avec l’attractivité des écrans », prévient-il. L’objectif est ainsi de réconcilier technologie et urbanité. « Demain, on peut imaginer des interfaces spatialisées, intégrées à l’architecture : mobilier urbain interactif, signalétique lumineuse intelligente, informations projetées dans l’environnement ou encore interfaces tactiles intégrées à l’architecture. L’idée n’est plus de consulter la ville à travers un écran, mais de faire de la ville elle-même une interface », projette Hubert Beroche.
Selon lui, l’urbanisme a le pouvoir d’inverser la tendance, « à condition de rendre la ville désirable. Cela suppose de recréer des expériences capables de concurrencer l’attraction des écrans. On peut penser à des installations sensibles, ou des dispositifs favorisant les interactions spontanées. Cela implique également d’amener au plus proche du citadin des lieux d’émerveillement, de respiration, de rencontre… Si la ville ne propose pas d’alternatives concrètes aux écrans, elle perdra cette bataille de l’attention », conclut notre interlocuteur.
Car derrière la figure du smombie, c’est peut-être une question plus large qui se dessine : la ville peut-elle s’adapter à l’économie de l’attention imposée par les écrans ?



