
L’eau patrimoine sauvegardé : vers un nouveau modèle de gestion des ressources hydriques
Christophe Defeuilley, auteur de "La Politique publique de l’eau. Gouverner un bien commun"
À RETENIR
- Le modèle d’après-guerre, fondé sur l’abondance et l’exploitation technique de l’eau pour soutenir la croissance, est aujourd’hui remis en cause par les effets du dérèglement climatique.
- La raréfaction de « l’eau utile », due à sa disponibilité fragilisée plutôt qu’à sa disparition, impose une nouvelle vision de l’eau comme bien commun à préserver.
- La gestion évolue vers une approche intégrant les écosystèmes et le « grand cycle » de l’eau, avec un retour en régie publique et des arbitrages locaux de plus en plus complexes et conflictuels.
- La gouvernance reste instable, opposant modèles technico-industriels et territoriaux, et soulevant des enjeux politiques majeurs sur la répartition, les usages prioritaires et l’implication des citoyens.
Ce qui coulait de source autrefois relève désormais du politique. Face aux sécheresses répétées et aux conflits d’usage, l’idée d’une « eau patrimoine sauvegardé » s’impose progressivement dans le débat public. Une mutation que décrypte l’économiste et enseignant-chercheur à Sciences Po. Christophe Defeuilley, auteur de La Politique publique de l’eau. Gouverner un bien commun (Le Bord de l’eau, 2024).
Pour comprendre cette bascule, il faut revenir au modèle d’après-guerre, celui-là même qui commence aujourd’hui à se fissurer. L’économiste rappelle ainsi que « depuis les années 1960, la France a pensé l’eau comme une ressource abondante à exploiter pour soutenir la croissance ». L’eau était alors considérée comme un simple flux technique, largement détaché de ses milieux naturels.
L’eau patrimoine sauvegardé : la fin d’un paradigme d’abondance
Mais ce modèle vacille désormais. En France, plusieurs étés récents ont été marqués par des restrictions touchant plus de la moitié des départements, avec des limitations observées chaque année depuis 2015 dans plus de 50 % des territoires, selon le ministère de la Transition écologique. « L’eau ‘utile’, celle qui est effectivement mobilisable pour les usages humains et économiques, devient de plus en plus rare », insiste Christophe Defeuilley. Une rareté qui ne vient pas de la disparition de la ressource, mais de sa disponibilité réelle, fragilisée par le dérèglement climatique ainsi que les déséquilibres du cycle hydrologique.
Notons que cette transformation s’accompagne d’un autre mouvement, à savoir le retour en régie publique de nombreuses collectivités. Depuis les années 2010, des villes comme Paris, Bordeaux ou Rennes ont repris la gestion de l’eau si bien qu’aujourd’hui, près de 9 millions de Français vivent dans des territoires où l’eau est gérée en régie publique. Pour l’économiste, cette dynamique s’accompagne d’un nouveau récit, celui de l’eau comme bien commun à préserver. Cela oblige aussi à changer de regard. Les collectivités ne gèrent plus seulement un service, mais un système vivant, lié aux sols et aux écosystèmes. Chaque décision d’aménagement devient un choix environnemental. Pour un maire, cela se traduit très concrètement par des arbitrages quotidiens : contenir certains projets d’urbanisation, encadrer les usages ou encore anticiper les conflits entre acteurs économiques et habitants.
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Des arbitrages locaux de plus en plus conflictuels
Les politiques de l’eau dépassent donc désormais le « petit cycle » (captation, traitement, distribution) pour intégrer le « grand cycle », incluant les milieux naturels. « Il s’agit de restaurer la capacité des milieux naturels à produire et stocker cette eau utile », explique notre interlocuteur. Cela suppose de limiter l’imperméabilisation des sols et de favoriser la recharge des nappes. La préservation des zones humides, par exemple, favorise l’infiltration et à l’inverse, l’artificialisation des sols accélère le ruissellement et réduit la disponibilité locale de la ressource.
Mais cette nouvelle gestion s’accompagne de tensions croissantes entre usages concurrents, l’eau devenant de plus en plus un objet de négociation démocratique locale. « Le problème est celui de la captation, de la disponibilité et de la répartition de l’eau utile sur les territoires », nuance Defeuilley.
Vers une gouvernance encore instable de l’eau
Dès lors, la question devient politique : qui a accès à l’eau, et à quelles conditions ? « Il s’agirait de décider collectivement des usages prioritaires et des activités à limiter », poursuit-il. Agriculture ou industrie ? Les arbitrages sont inévitables. Le prix de l’eau pourrait jouer un rôle de régulation, « à condition d’être articulé à une politique globale de préservation », prévient l’économiste.
Deux visions de la gestion de l’eau s’opposent aujourd’hui. D’un côté, une approche technico-industrielle fondée sur les infrastructures et l’ingénierie. De l’autre, des modèles territorialisés basés sur la sobriété et les solutions fondées sur la nature. « L’enjeu est d’éviter une approche uniquement technocratique, et d’intégrer davantage les citoyens, et les parties prenantes locales », insiste l’économiste. Dans ce contexte, l’eau change de statut. Elle n’est plus seulement un service public à caractère industriel, mais devient un bien politique, territorial et écologique, au cœur des arbitrages du siècle à venir.



