
Eau : pourquoi de plus en plus de collectivités reprennent la main
Christophe Lime, Président de France Eau Publique
De plus en plus de communes reprennent la gestion de l’eau. Président de France Eau Publique, Christophe Lime nous explique pourquoi.
À retenir
- Les collectivités territoriales, directement ou via les intercommunalités, restent responsables de l’eau, de l’assainissement collectif et non collectif. Elles choisissent entre une gestion publique en régie et une délégation de service public à des opérateurs privés.
- La reprise en main par les communes s’explique par des motifs associatifs, politiques et surtout financiers face aux investissements à venir liés au climat, aux nouvelles ressources et à l’assainissement. Cette dynamique a fait progresser la gestion publique jusqu’à environ 50 % pour l’eau et 65 % pour l’assainissement.
- Selon Christophe Lime, président de France Eau Publique, la gestion publique modifie surtout la logique du service en donnant davantage de maîtrise aux élus sur les priorités locales. À Grand Besançon Métropole, cela s’est traduit par l’intégration progressive des contrats privés, la modernisation des stations, la détection des fuites et le développement de la réutilisation des eaux.
- L’enjeu désormais est de construire une gestion publique plus participative et préventive, fondée sur le bien commun. Cela suppose d’associer usagers, associations et personnels aux décisions, tout en luttant contre les pollutions à la source plutôt qu’en misant uniquement sur des traitements coûteux.
Envies de ville : Quels sont, concrètement, les pouvoirs des collectivités en matière de gestion de l’eau et de l’assainissement ?
Christophe Lime : Elles ont toutes la responsabilité de l’eau et de l’assainissement, y compris de l’assainissement non collectif. Cette responsabilité relève des collectivités territoriales, soit directement, soit à travers les intercommunalités, puisque la compétence a souvent été transférée aux communautés d’agglomération, aux communautés urbaines ou aux métropoles. Mais au bout du compte, ce sont toujours les élus de proximité qui décident de ce qu’ils veulent faire en matière d’eau et d’assainissement. Et, globalement, il existe deux grands modes de gestion : soit une gestion internalisée, en régie ou via des structures publiques, où la collectivité garde la main sur l’ensemble du processus ; soit une délégation de service public, où elle conserve souvent l’investissement mais confie l’exploitation quotidienne à des sociétés privées.
Envies de ville : Pourquoi de plus en plus de municipalités reprennent-elles la gestion de l’eau ?
Christophe Lime : Il y a plusieurs raisons. Certaines collectivités ont été poussées par des mobilisations associatives sur des questions de coût, d’environnement ou de valeurs de gestion publique. D’autres ont fait ce choix pour des raisons politiques, en inscrivant la remunicipalisation dans leur programme. Et puis il y a aussi une approche très pragmatique : on sait qu’il y a de gros investissements à réaliser dans les années à venir, avec le changement climatique, la recherche de nouvelles ressources, les économies d’eau ou encore les besoins en assainissement. Beaucoup de collectivités considèrent qu’il faut reprendre la main pour trouver les moyens de financer cela sans augmenter trop fortement les tarifs. On voit d’ailleurs une vraie évolution : il y a une vingtaine d’années, la gestion de l’eau était à environ 30 % publique et 70 % privée ; aujourd’hui, on est autour de 50-50. En assainissement, la gestion publique est même montée à près de 65 %.
À lire aussi
- Inondations, chaleur, sécheresse : la révolution douce de la ville perméable
- Ressource en eau : comment les territoires se mobilisent face à la crise
Envies de ville : Concrètement, qu’est-ce que cette gestion publique change ?
Christophe Lime : À Grand Besançon Métropole, où j’ai été vice-président chargé de l’eau et de l’assainissement, on a pu le voir très concrètement. Historiquement, la gestion de l’eau a toujours été publique. Quand la compétence a été transférée à Grand Besançon Métropole, en 2018, la collectivité a récupéré autour de la ville des communes qui étaient en gestion publique et d’autres en gestion privée. Au fur et à mesure que les contrats privés sont arrivés à leur terme, ils ont été intégrés à la gestion publique. Les derniers doivent se terminer en 2027, avec pour objectif une gestion publique sur l’ensemble du territoire. Mais au-delà du statut, ce que cela change, c’est la manière de penser le service. On parle beaucoup d’eau potable, mais pas assez d’assainissement. Or la priorité, c’est aussi de rendre l’eau utilisée la plus propre possible avant qu’elle retourne au milieu naturel. À Grand Besançon, cela s’est traduit par la mise en conformité des stations, l’amélioration du système d’assainissement, le développement de la radio-relève pour détecter plus vite les fuites, des opérations de désimperméabilisation, ou encore la récupération d’eaux de pluie et d’eaux de baignade pour certains usages urbains.
Envies de ville : Comment la gestion publique pourrait-elle encore s’améliorer ?
Christophe Lime : Il faut inventer la gestion publique du XXIe siècle. Cela veut dire une gestion publique qui ne se contente pas d’être publique dans son statut, mais qui change aussi dans sa manière de décider. L’idée, c’est de partir du bien commun et de s’appuyer davantage sur la société civile. À Grand Besançon, des représentants des usagers, des associations environnementales et des personnels ont ainsi été associés aux instances de direction avec voix délibérante. Il faut aussi privilégier la prévention. Sur les PFAS, les nitrates ou les résidus médicamenteux, on peut toujours traiter l’eau avec des usines très performantes, mais cela coûte cher en énergie et pour l’usager. L’autre solution, c’est d’agir en amont pour limiter ou supprimer la pollution à la source, en travaillant avec les agriculteurs, les industriels et les habitants. La logique, c’est de ne pas seulement traiter la difficulté, mais de la supprimer.



