Publié le 13.02.20

Les femmes sont-elles les oubliées de l’urbanisme ? La réponse de la Ville de Genève

Dans le cadre de son plan d’action “Sexisme et harcèlement dans l’espace public”, la Ville de Genève a élargi la réflexion sur le genre et la ville, traditionnellement focalisée sur la sécurité, à une dimension plus large, et plus symbolique : la féminisation de l’environnement urbain.

Jusqu’ici, les panneaux signalant les passages piéton de la Ville de Genève représentaient tous un homme portant veste de costume, pantalon et chapeau. Un monsieur “traditionnel et un peu austère”, selon les mots de la maire de Genève, Sandrine Salerno, qui a procédé en janvier à la transformation de 250 de ces panneaux, soit très exactement 50% du total, en faveur de nouvelles silhouettes féminisées. Femmes aux cheveux courts ou arborant une coupe afro, femmes enceintes, âgées ou en couple, l’idée derrière ce changement de l’aménagement urbain est que les Genevoises se sentent aussi représentées que les Genevois. “Aujourd’hui, on propose une déclinaison de six types de femmes très différentes pour égayer nos espaces publics, explique Sandrine Salerno. Il faut mettre des éclairages sur les diversités de nos villes”.

Un projet urbain pionnier en Suisse

Cette mesure, qui fait de la Ville de Genève une pionnière en Suisse, s’inscrit dans une réflexion sur le genre et l’espace public, amorcée par la mairie avec un plan d’action adopté en février 2019. À travers plusieurs projets pilotes, il s’agit avec ce plan 2019-2021 de “créer un environnement urbain où le sexisme n’est pas toléré”. Après la campagne de sensibilisation caveutdirenon.ch, l’organisation de cours d’auto-défense ou encore de balades en groupe nocturnes, visant à renforcer le sentiment de sécurité des femmes en ville la nuit, la mairie a cette fois déboursé 56.000 francs suisses de budget pour la féminisation des panneaux de circulation. À ce titre, l’initiative a été perçue par certains commentateurs comme inutilement coûteuse, et cosmétique. “Si c’était ça la politique de la ville, ce serait certainement risible et anecdotique” a répondu la maire, “mais ça fait 13 ans qu’on travaille sur les enjeux d’égalité hommes-femmes. Depuis quelques temps, on travaille sur l’espace public, et qui dit espace public, dit place des femmes dans l’espace public”.

Crédit : Objectif zéro sexisme dans ma ville – Ville de Genève

Une féminisation de l’environnement urbain qui essaime en Europe et au-delà

La Ville de Melbourne s’était également vue reprocher une dépense inutile lorsqu’en 2017, la municipalité avait féminisé dix panneaux dans le cadre d’un essai de 12 mois pour “lutter contre les préjugés inconscients”. La responsable du projet, Martine Letts, avait alors estimé que “ces symboles étaient un moyen de démontrer, de façon pragmatique, que 50% de la population sont des femmes”.

En Europe, ces dernières années, ce type d’initiatives a essaimé : en 2015, alors qu’elle s’apprêtait à accueillir le concours de l’Eurovision, Vienne a tenu à marquer le coup sur les questions de genre et d’égalité. Après la victoire, l’année précédente, de la chanteuse drag queen Conchita Wurst, Vienne a en effet modifié les petits bonshommes verts de ses feux de circulation pour des couples mixtes mais aussi des couples d’hommes et de femmes. En 2015, Munich, puis en 2016, Valence, ont également adopté des panneaux féminisé.

Autre approche : en Finlande, ce sont des silhouettes sans attribution de genre qui ont été retenues pour les panneaux de circulation dans tout le pays par l’agence nationale des transports. “Ça n’a pas d’importance qu’il s’agisse d’un homme ou une femme, a commenté la directrice de l’agence, Jukka Hopeavuori. L’essentiel, c’est qu’on comprenne si la silhouette marche, et qu’elle donne l’exemple du comportement à suivre”.

La très récente participation politique des femmes dans l’espace urbain

A Genève, certaines voix se sont aussi inquiétées de la création potentielle d’autres discriminations avec les nouveaux panneaux. Une députée du canton a déploré la façon caricaturale dont le genre féminin y était représenté, un autre député a estimé qu’à force de vouloir élargir le spectre des représentations, on risquait de faillir à cette volonté d’exhaustivité. Quid des hommes équipés de poussettes ? Ou des personnes handicapées ?

En réalité, ces réserves rappellent surtout à quel point la participation politique des femmes dans l’espace urbain est récente et ainsi, les initiatives qui en découlent. Cette participation aurait, selon l’anthropologue Jacques Barou, “pris de l’ampleur au cours des dix dernières années”. ”Il y a bien eu dans l’histoire quelques grandes figures féminines qui ont accédé à des responsabilités, telles Olympe de Gouges (1748-1793), éminente animatrice des cénacles politiques parisiens au temps de la Révolution, ou Eva Peron (1919-1952), qui fut la « madone » des quartiers pauvres de Buenos Aires, où elle mit sur pied une véritable politique sociale. Mais leur implication en nombre dans la ville est un phénomène nouveau”, rappelait l’anthropologue dans une interview au journal Le Monde.

Vers une ouverture de la réflexion sur le genre et la ville

Les études sociologiques établissant un lien de causalité entre rapports de genre et différenciation spatiale ne sont pourtant, elles, pas récentes : dès la fin des années 60, des travaux comme ceux de Ervin Goffman ou de Carol Gardner ont mis en évidence la dimension sexuée des espaces et de la mobilité. Mais ce qui est intéressant avec des mesures innovantes comme la féminisation des panneaux de circulation, c’est qu’elles montrent l’ouverture d’une réflexion sur le genre et la ville, jusqu’ici focalisée sur la sécurité et les violences, à une dimension plus large, et peut-être, plus symbolique, sur le droit à la ville des femmes.

C’est d’ailleurs, à Genève, le sens de cet autre projet en cours, subventionné par la municipalité : la féminisation des noms de rue. Parti du constat que seulement 7% des rues de la capitale du canton portaient un nom de femme, le collectif féministe L’Escouade ajoute, tous les quinze jours, depuis le mois de mars 2019, une dizaine de nouveaux panneaux (https://100elles.ch). De couleur violette, symbole des luttes féministes, ils sont fixés en dessous des noms de rue existant, et proposent ainsi une alternative féminine avec l’une des cent femmes issues de l’histoire politique, syndicale, ouvrière, artistique, littéraire et scientifique de la région de Genève, de la Suisse ou d’ailleurs. Chaque quartier de la ville a hérité d’une thématique différente : les scientifiques à Plainpalais, les femmes politiques aux Pâquis, les artistes dans le quartier des Banques, les militantes aux Grottes, et les littéraires aux Eaux-Vives. Le collectif a travaillé en collaboration avec un groupe de chercheurs et chercheuses de l’université de Genève pour la sélection des profils et la rédaction de leurs biographies, à consulter en ligne : https://100elles.ch/100femmes.

Quelques photos des panneaux de la Ville de Genève : 

Envies de ville : des solutions pour nos territoires

Envies de ville, plateforme de solutions pour nos territoires, propose aux collectivités et à tous les acteurs de la ville des réponses concrètes et inspirantes, à la fois durables, responsables et à l’écoute de l’ensemble des citoyens. Chaque semaine, Envies de ville donne la parole à des experts, rencontre des élus et décideurs du territoire autour des enjeux clés liés à l’aménagement et à l’avenir de la ville, afin d’offrir des solutions à tous ceux qui “font” l’espace urbain : décideurs politiques, urbanistes, étudiant, citoyens…