Publié le 30.11.21 - Temps de lecture : 4 minutes

Impliquer, construire, évaluer : 3 façons d’inscrire la culture dans les territoires

La culture n’est pas la chasse gardée des villes. Bien au contraire, les zones rurales ont plus d’un atout à faire valoir pour inscrire des projets culturels dans leur paysage. Véronique Favre-Bonté et Benoît Régent, chercheurs à l’Université Savoie Mont Blanc, ont étudié les déterminants de la construction d’une offre culturelle de territoire. Interview.

Vous avez récemment publié un article dans la Revue d’économie régionale sur les offres culturelles dans les territoires, quels sont les grands enseignements de vos travaux ?

Véronique Favre-Bonté : Nos recherches ont mis en lumière des critères importants de réussite des projets culturels de territoire. Tout d’abord, nous avons identifié un triptyque fondamental de l’offre culturelle, constitué des ressources naturelles du territoire, de son histoire locale et des activités déjà présentes sur le territoire. Ensuite, si les précédentes recherches sur le sujet avaient bien identifié différentes phases de la conception au déploiement de ces projets, aucune n’avait travaillé sur les pratiques managériales mises en œuvre pour intégrer l’ensemble des acteurs, assurer leur participation tout au long du processus et les fédérer. Des éléments pourtant déterminants de réussite. Or c’est bien ce management et ce leadership, flexible, efficace et agile qui permet d’intégrer les ressources et d’impliquer les différents acteurs aux moments opportuns. Il s’agit de créer des espaces de convergence stratégiques pour associer toutes les parties prenantes du territoire. Toutes doivent être mobilisées : élus, habitants, associations, artistes, entreprises…

Benoît Régent : Lorsqu’on parle d’offre culturelle, on imagine souvent des spectacles vivants ou des expositions alors que la diversité des offres est bien plus grande. Il n’y a qu’à regarder ce qui se fait dans le monde, l’Amérique latine est connue pour ses grands événements autour de l’artisanat local, l’Asie a fait des spectacles son et lumière une spécialité quand l’Italie est devenue une référence des expositions hors les murs. Cette diversité montre bien que la culture ne répond pas à une logique de réplication. C’est bel et bien l’adaptation de l’offre culturelle aux spécificités locales qui permet non seulement la création d’une identité de territoire mais également la création de valeur avec des retombées économiques (emploi, consommation, effet de filière, innovation…), sociales (mise en réseau des acteurs locaux, participation à la vie politique…) et écologiques avec un travail de pédagogie.

Qu’est-ce qui a fait la réussite des projets sur lesquels vous vous êtes appuyés pour vos recherches ?

Benoît Régent : Nous avons étudié de nombreux exemples avec un constat général, chaque projet est et doit être unique, sinon cela ne fonctionne pas. On peut difficilement arriver avec une idée et l’imposer à un territoire, c’est d’autant plus vrai dans les territoires ruraux. Pour le projet d’envergure européenne VIAPAC, aussi appelé « Route de l’art contemporain », un itinéraire artistique de 200 km de long et un musée à ciel ouvert entre Digne-les-Bains (France) et Caraglio (Italie), toutes les parties-prenantes du projet ont pu se rencontrer. Les élus, les habitants, les artistes, les acteurs de la culture et de l’environnement ont échangé constamment de la conception jusqu’à la réalisation du projet. Les habitants ont pu choisir une partie des œuvres, par exemple. Même constat pour le festival Horizon art et nature organisé dans le Sancy avec des œuvres placées dans les massifs auvergnats où les habitants ont été impliqués dès le début du projet.


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Véronique Favre-Bonté : Tout part du local, du territoire. Sans quoi il ne peut y avoir d’adhésion aux projets. Mais il est aussi fondamental d’ouvrir le projet et de laisser une part d’évolution à la programmation et au suivi du projet avec une vraie logique de leadership évolutif pour que différents acteurs apportent leur contribution et leur expertise à des étapes clés. Le point commun de tous ces projets étudiés est la co-construction, la diversité des acteurs et l’ancrage dans le territoire.

Il faut apporter la culture dans les territoires les plus éloignés des grands centres, et la logique va davantage aux projets nés localement

Vous avez convoqué « la théorie des ressources » pour votre étude, une théorie plus répandue dans le monde de l’entreprise, comment s’applique-t-elle aux projets culturels de territoire ?

Véronique Favre-Bonté : La théorie des ressources est généralement utilisée en stratégie d’entreprise pour déterminer son avantage concurrentiel. Ici, on l’a utilisée pour savoir ce que peuvent mettre en avant les territoires afin de se différencier tout en créant des ressources, en les combinant et en les déployant. Pour renforcer l’attractivité du territoire, la valorisation des ressources est essentielle : d’un côté les ressources génériques (facilement transposables d’un territoire à l’autre) ; de l’autre les ressources spécifiques (propres au territoire). Toutes les ressources territoriales ne sont pas stratégiques pour un projet, nous avons donc travaillé sur les ressources à mobiliser selon les phases des projets culturels (financières, réputationnelles, humaines, technologiques…) et sur la valeur perçue de ces ressources.

Benoît Régent : Il est vrai que les managers territoriaux ne sont pas nécessairement coutumiers de ces méthodes d’évaluation des ressources. C’est aussi pourquoi les universitaires peuvent être convoqués et les collaborations sont souvent très riches. La mise en réseau des acteurs est essentielle pour mener à bien ces évaluations qui sont possibles à différentes échelles. Depuis quelques années, on remarque que ce sont principalement les communautés de communes ou d’agglomération qui portent ce type de projets culturels. Et une question liée aux ressources me paraît inévitable, ce sont les financements. Ces derniers sont de plus en plus diversifiés pour les projets culturels qui s’ouvrent à de nouveaux acteurs, privés entre autres. Ces acteurs doivent être intégrés à la fois dans la réflexion et dans la construction de l’offre sans quoi leur investissement ne sera pas pérenne.

Les territoires ruraux ont-ils une carte à jouer avec la culture en termes d’attractivité ?

Benoît Régent : Pendant des années, la tradition voulait que l’État porte de grandes politiques culturelles, ce fut le cas avec les Maisons de la Culture pensées par André Malraux. Aujourd’hui, la question est d’apporter la culture dans les territoires les plus éloignés des grands centres, et la logique va davantage aux projets nés localement. La réponse est démocratique pour permettre à tous les acteurs qui souhaitent s’impliquer de le faire.

Véronique Favre-Bonté : Les territoires ruraux jouissent tous d’un paysage singulier, d’une culture et d’une identité locale très forte. On vient voir une œuvre ou un spectacle en milieu rural parce qu’il y a un cadre particulier. Par exemple, le parcours artistique Annecy Paysages s’inscrit dans les zones rurales de montagne aux alentours d’Annecy et du lac. Pour les amateurs d’art c’est l’occasion d’aller à la découverte des paysages naturels, à pied ou à vélo, et pour les amateurs de parcours sportifs, c’est la possibilité de faire une activité culturelle en même temps… Donc on a vraiment une complémentarité de l’offre pour valoriser toutes les facettes d’un territoire.

C’est la mixité des propositions artistiques et culturelles qui permet à un large public de s’y intéresser

Quelles sont les principales différences entre les projets culturels en milieu urbain et en milieu rural ?

Véronique Favre-Bonté : L’une des principales différences concerne les attentes des publics envers l’offre culturelle. Sur un territoire urbain on peut avoir des visiteurs externes qui viennent avec des exigences sur le plan artistique pour une forme d’art, un style ou un artiste en particulier tandis que pour les territoires ruraux c’est davantage la pluridisciplinarité des offres qui va plaire (des concerts, des spectacles de danse, du théâtre, des œuvres plastiques…). L’autre point important est lié à l’aménagement du territoire. Les zones rurales sont plus étalées dans l’espace donc l’éloignement peut être un frein. La notion d’itinérance de l’offre culturelle est très importante. Il faut sortir des musées, des théâtres… et investir les lieux les plus surprenants.

Benoît Régent : En effet, si on parle souvent d’effet de masse sur les territoires urbains, c’est plutôt la notion de cohérence qui ressort dans les territoires ruraux. En ville des budgets sont là pour la culture. On se développe par la culture. La ville est considérée comme un support d’activités culturelles comme à Bilbao ou à Glasgow. Dans les territoires ruraux, c’est d’abord le développement de la culture où l’offre culturelle est spécifique au territoire. Et c’est la mixité des propositions artistiques et culturelles qui permet à un large public de s’y intéresser, en croisant des spectacles vivants avec des œuvres pérennes, en impliquant des artistes renommées et des artistes locaux.

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