Publié le 06.02.20

Comment (vraiment) mesurer la qualité de vie ?

Il n’est plus question seulement d’économie, mais de plus en plus de démographie, d’écologie, de sociologie. Enjeu fort des élections municipales, la mesure de la qualité de vie devient pluridisciplinaire alors que cette dimension gagne en nuances et en précisions. Mais sur quels éléments se base-t-on aujourd’hui pour la qualifier ?

Née d’un vide scientifique au moment de devoir analyser les aspirations et les besoins d’une population donnée et d’un territoire précis, la qualité de vie comme sujet d’étude prend racine à la toute fin des années 60. Elle est déjà discutée par des chercheurs tout au long de la décennie 70 puis à plus forte raison dans les décennies suivantes. Parmi les précurseurs, on peut citer en exemples les publications de Schmandt et Bloomberg dans la revue Urban Affairs Annuel Review, en 1969 ; celle de Smith : The Geography of Social Well_Being in the United States: An Introduction to Territorial Social Indicators, en 1973 ; ou encore celle de Liu : Quality of life indicators in U.S. metropolitan areas : a statistical analysis, en 1976.

Extrait de “The Geography of Social Well_Being in the United States: An Introduction to Territorial Social Indicators”

Une définition mouvante

Comme tout domaine d’étude scientifique, a fortiori pour un domaine aussi jeune à l’échelle des sciences sociales, la définition et le champ de compétences de la qualité de vie fluctue au gré de ses chercheurs phares. Longtemps propriété exclusive des économistes, le concept était alors mesuré uniquement selon des critères quantitatifs objectifs : le revenu d’une personne ou d’un ménage mis en rapport au coût de la vie dans son environnement direct. Mais comme d’autres indicateurs clés d’aujourd’hui, l’IDH en tête, la mesure de la qualité de vie s’est vue enrichie par une multitude d’indicateurs complémentaires. Tant et si bien que les plus récentes recherches permettent aujourd’hui d’établir 6 grandes familles de critères pour en encadrer la mesure :

  • L’environnement naturel : les parcs et jardins mais également l’état de l’environnement ;
  • L’environnement socio-politique : la participation citoyenne, la vie communautaire, l’ouverture aux autres ;  
  • L’environnement bâti : le type et l’état des bâtiments ;  
  • L’environnement économique local : les revenus, le chômage, la qualité des offres d’emploi ; 
  • L’environnement culturel et de loisirs : les aménités culturelles (musées, théâtres, cinéma), les restaurants ;  
  • L’environnement des politiques publiques : la sécurité, la santé et l’éducation.

Parmi les nombreux chercheurs qui se sont intéressés au sujet, il en est dont l’approche a constitué un point d’inflexion notable dans la discipline : le philosophe et économiste Indien Amartya Sen.

Ses études, rendues publiques entre autres par un article intitulé “Equality of what?”, paru aux éditions MacMurrin, Sterling M. (ed.), dans la revue The Tanner lectures on human values et reprenant une de ses conférences à Stanford, introduisent un concept révolutionnaire à l’échelle des sciences humaines et sociales : les “capabilités”. Pour faire simple, il s’agit de la possibilité pour quelqu’un de pouvoir agir et faire des choses au-delà de la simple disponibilité de l’action en question. Sébastien Bourdin, enseignant chercheur en développement durable et développement territorial à l’Ecole de Management de Normandie, illustrait parfaitement ce concept par un exemple lors d’un séminaire de l’IAU d’octobre 2019. “Si une personne habite à proximité d’un théâtre mais ne dispose pas du capital social, économique et culturel, a-t-elle la possibilité d’aller au théâtre ? Par conséquent, est-ce que sa qualité de vie est bonne si elle ne dispose pas de la capacité d’accéder à cette aménité ?”.

L’éternel dilemme quantitatif / qualitatif

Nouveau concept et nouveaux enjeux donc, pour une discipline dont on entrevoyait alors un semblant de définition objective des méthodes de calcul. Là encore, comme pour la grande majorité des champs d’étude propres aux sciences humaines, apparaissait un dilemme a priori insoluble : l’opposition de la nécessité d’une mesure objective, pérenne et quantifiée d’une part,  et l’ambition d’une approche plus nuancée, plus subtile, moins dichotomique, donc qualitative, de l’autre. En apparence seulement car cette double approche a permis d’ouvrir la réflexion à d’autres domaines scientifiques. Grâce en outre à ces deux champs d’études, ce sont aujourd’hui des économistes certes, mais également des géographes, des sociologues, des historiens, des philosophes qui s’intéressent à cet indicateur, apportant ainsi nombre de données et de ressources scientifiques à son analyse.

Vers un nouveau paradigme

Chamboulements constants de la discipline, évolution des politiques publiques, intégration des nouvelles technologies, progression de la prise en compte du facteur de la qualité de vie dans la société de demain… Si la définition de ce qu’est la qualité de vie n’est pas (encore) parfaitement arrêtée, sa prise en compte touche désormais tous les pans de la société. Qu’ils soient individuels (notamment dans les désirs de mobilités urbaines), collectifs (le fameux “vivre ensemble”), publics (la lutte contre la pollution en milieu urbain, les assemblées participatives de quartiers…) ou privés (par l’intégration des enjeux de mobilités, de consommation énergétique, de diversité sociale aux nouveaux programmes bâtis par exemple). Pour Jean-Luc Porcedo, Président de Nexity Villes & Projets, qui s’exprimait lors du séminaire ENS-Institut Paris Région du 14 juin 2019 sur les questions urbaines, les promoteurs n’ont d’ailleurs plus le choix : “Nous avons une seule manière d’aborder cette réflexion sur la qualité de vie, c’est comprendre et répondre aux attentes de nos prescripteurs, les collectivités territoriales. (…). Aujourd’hui, penser une partie de la ville ou un quartier, c’est réfléchir à une opération immobilière mais c’est aussi penser les matériaux, le bilan carbone, la réversibilité, la mobilité, les questions environnementales ou la production d’énergie.”

Le Big Data amène également de nouvelles ressources à la mesure de la qualité de vie, tandis que les nouvelles disciplines qui s’y intéressent apportent toujours plus de nuances, de critères de mesures. Ces différentes approches sont évidemment complémentaires, et rendent la mesure de la qualité de vie à la fois plus juste et plus complexe. Ce que la mesure quantitative offre comme cadre, la mesure qualitative en permet l’affinage des contours. Cette dualité correspond d’ailleurs à une tendance de fond, selon Natalia Fillod-Barbarino, Docteur en géographie, responsable de l’atelier Habitat, habitants et mobilité à l’agence d’urbanisme de l’aire métropolitaine lyonnaise : “Au début de mes recherches, il a fallu démontrer l’utilité d’aller demander à la population ce qui pouvait structurer sa qualité de vie. Depuis, il est admis que l’approche qualitative et subjective peut aider à comprendre les phénomènes urbains, mais aussi à construire la connaissance et de l’observation”. De la nécessité de la nuance pour une notion aussi complexe. L’exemple de la théorie des classes créatives (et du “creative index”) de R. Florida en est la preuve. Le professeur américain introduit en 2002 cette notion en abordant la qualité de vie urbaine non plus du point de vue de la ville et de son économie, mais de celui de ses habitants et salariés. Pour résumer, attirer la classe créative pour redynamiser un territoire. 

De nombreuses villes suivent alors ses préceptes et force est de constater que 15 ans après, tout ne fut pas un succès. L’émergence de ces classes créatives, si elles a incontestablement participé du dynamisme de nombreuses agglomérations, a aussi engendré, toujours selon R. Florida, cette fois en 2017, de nombreux déséquilibres (gentrification, bulles immobilières etc.). Aussi innovant et pertinent que fut le creative index, il ne s’intéressait qu’à une seule classe de la population. Or la qualité de vie d’un espace urbain se mesure nécessairement à celle de toutes ses composantes.

La mesure de la qualité de vie est donc à un tournant : elle prend de plus en plus en plus d’importance dans les projections de la société de demain, tout en s’éloignant peu à peu des impératifs d’une discipline purement scientifique. Pour trouver sa juste mesure ?

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