Publié le 04.12.19

Installer des ruches en villes, oui mais jusqu’à quel point ?

Les ruches prospèrent en ville depuis plusieurs années maintenant, à l’exemple de Paris qui en compterait aujourd’hui plus de 1000 sur ses toits. Or si les pouvoirs publics et les collectivités prennent conscience de l’importance de ces dernières dans la sauvegarde de la biodiversité, certains acteurs soulignent quelques limites. En cause, des ressources parfois trop limitées en espaces verts face aux besoins des abeilles. Décryptage avec Rémi Santiago, président et co-fondateur de l’association Happyculteur et Anastasia Chambraud, associée de ce mouvement citoyen qui souhaite protéger la biodiversité et l’abeille en ville.

Quels sont les avantages d’avoir des ruches en ville ? 

R.S : Tout d’abord, le premier avantage dans l’installation de ruches en ville, c’est qu’on n’y trouve pas ou très peu de pesticides grâce à la politique du « zéro phyto » lancée en 2007 par la Mairie de Paris qui interdit l’usage de produit phytosanitaire dans les espaces verts gérés par la ville, et depuis le 1er janvier 2019, le plan zéro pesticides qui interdit aux particuliers d’en acheter, d’en utiliser et d’en stocker. 

La mortalité des abeilles urbaines est quatre fois inférieure à leurs homologues ruraux.

Ensuite, le second avantage est qu’on trouve en zones urbaines et périurbaines une diversité de fleurs qui proposent une floraison étalée sur presque toute l’année. Ainsi les abeilles peuvent trouver de la nourriture tout au long de la saison en suivant les floraisons des différentes espèces. On parle bien ici de diversité et pas de quantité, on reviendra sur ce sujet par la suite. En additionnant tous ces éléments, on se rend compte que la ville est un environnement qui convient bien aux abeilles. De plus, on a observé que la mortalité des abeilles urbaines est quatre fois inférieure à leurs homologues ruraux (le taux de mortalité en campagne variant entre 30 et 40% contre 5 et 10% en ville).

Ruche en pleine saison apicole – Crédit photo : William Bibet

Les villes ont-elles encore suffisamment de ressources pour accueillir des ruches ?

A.C : Cela fait 5 ans que les ruches poussent dans tous les coins de la capitale. Paris compte aujourd’hui officiellement 1000 ruches sur ses toits, officieusement autour de 2000. On en trouve un peu partout : sur des bâtiments historiques comme l’Opéra Garnier ou les Invalides, sur les toits des entreprises ou dans des espaces verts (parcs, bois et jardins). 

​Ce nombre grandit chaque année mais le nombre d’espaces verts, d’arbres, de plantes et de fleurs mellifères lui n’augmente que très peu. Quand on sait qu’une abeille peut butiner jusqu’à 500 fleurs par jour et qu’en été chaque ruche abrite plus de 60 000 abeilles, on se demande si installer des ruches à Paris est encore une bonne idée (sans parler des autres pollinisateurs, qui ont eux aussi besoin de plantes et de fleurs pour se nourrir). Donc oui, il y a suffisamment de ruches à Paris aujourd’hui, et on peut même dire qu’il y en a trop.

Quelles sont les conséquences d’une trop forte proportion de ruches en ville ?

R.S : Le travail de Léa Lugassy dans sa thèse¹ montre qu’il y a un seuil de densité, peut-être déjà atteint à Paris, où les abeilles vont moins produire en raison de ressources florales ayant atteint leurs limites. Elle précise même dans son travail de thèse que : «nous avons trouvé des interactions significatives qui montrent que l’effet positif des villes sur la production de miel tend à décroitre au fil des années». 

Il y a un seuil de densité, peut-être déjà atteint à Paris, où les abeilles vont moins produire en raison de ressources florales ayant atteint leurs limites.

Dans certaines villes, ce phénomène est déjà bien présent comme par exemple à Londres dont le nombre de ruches est passé de 1677 en 2008 à 3745 en 2013 passant la densité de ruches à 10 ruches / km2. (Ou encore à Montréal et à Berlin comme l’explique Isabelle Craig dans sa rubrique “Les ruches en ville, un écosystème”. Deux chercheurs de l’université du Sussex ont prouvé une forte baisse de la production de miel des abeilles urbaines et font le lien direct avec la multiplication (trop) rapide du nombre de ruches. Est-ce que cela signifie la fin de l’apiculture urbaine ? Non je ne pense pas pour autant ! Avant toute chose, il faut surtout végétaliser et installer de nouvelles ruches uniquement lorsque l’environnement proche le permet (quantité de ressources mellifères disponibles, et compétition avec les autres insectes pollinisateurs moins forte).

Crédit photo : Happyculteur

Quelles sont les actions à mener pour protéger les abeilles et le développement de la biodiversité ? 

A.C : Les solutions existent et sont nombreuses. Tout d’abord, planter beaucoup de fleurs et de plantes mellifères va contribuer activement à développer les espaces d’accueil pour les abeilles et les pollinisateurs. Ensuite, acheter du bon miel en se rendant dans des marchés de producteurs ou dans des boutiques spécialisées qui assurent un traçabilités du miel comme Miel Factory. Et pour finir, consommer des fruits et légumes locaux et de saison pour participer au développement d’une agriculture locale et raisonnée permettra d’une part de  contribuer au développement des agriculteurs autour de chez vous et d’autre part de développer des espaces d’accueil pour les abeilles et les autres pollinisateurs. 

 

¹Ce travail de thèse a été mené avec le soutien de Natureparif, dans le cadre de l’Observatoire Francilien des Abeilles et a permis d’étudier pendant 4 ans plus de 800 ruchers situés dans toute l’Île-de-France.