Des femmes se promenant en centre-ville.
Publié le 13.11.23 - Temps de lecture : 4 minutes

La place de la femme dans l’espace public : liberté, égalité, sécurité

Constituée d’espaces résidentiels et productifs, d’espaces publics et privés qui en font toute sa complexité, la ville cristallise aujourd’hui la question de la place de la femme dans l’espace public.

Depuis plusieurs décennies et le début des combats des différentes associations mobilisées pour les droits des femmes et contre les violences faites aux femmes, la réflexion s’est engagée sur leur capacité et leur volonté d’évoluer sereinement dans l’espace public. De quelle manière peuvent-elles se saisir de cet espace public ? Comment l’aménagement de ces espaces peut-il réduire l’insécurité ou le sentiment d’insécurité qui font partie intégrante du quotidien des femmes en ville ? Comment inscrire cette démarche égalitaire au-delà des réflexions autour de la sécurité des femmes ?

L’espace public, un territoire étranger pour les femmes

La question du rapport entre la place des femmes et l’organisation des espaces, publics ou privés, est posée depuis plusieurs décennies. Nombre d’études ont permis de démontrer que la manière dont l’espace public est organisé a un impact sur la capacité et la volonté des femmes de prendre leur place dans cet espace public, et sur la manière dont elles vont s’en saisir.

Laura Slimani, Directrice du pôle projets à la Fondation des femmes : « La ville a été construite par les hommes et pour les hommes. Pendant que l’homme stagne dans cet espace, sans crainte, avec la sensation d’être dans un espace dessiné pour lui, la femme ne s’y arrête pas, elle ne fait que passer ».

Si la question de l’insécurité est prégnante, il faut cependant déconstruire certaines idées reçues. « Concernant le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public, il n’est pas toujours en rapport avec leur insécurité réelle. Par exemple, l’extinction des éclairages nocturnes génère un sentiment d’insécurité alors que les statistiques montrent que ça n’a pas du tout d’impact sur le niveau d’insécurité » explique Laura Slimani.

Les femmes appréhendent l’espace public comme un territoire un peu étranger. Quand les femmes en racontent leur pratique, c’est pour aller d’un point A à un point B ; elles ne vont pas forcément flâner, s’asseoir sur un banc, parce que s’arrêter, c’est s’exposer à un danger, à des comportements de harcèlement.


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Voir et être vue

Laura Slimani : « On lutte contre le harcèlement de rue par la prévention, par des campagnes qui permettent aux gens de réagir en tant que victime ou témoin, comme nous le faisons avec le programme Stand Up, porté avec l’Oréal Paris. La question que doivent se poser aménageurs, urbanistes et élus c’est ‘quel type d’espace de stagnation dans l’espace public proposons-nous et à quel point les recoins peuvent-ils être sources d’agression ou de harcèlement ?‘. Il existe un principe de base concernant la sérénité de la femme en extérieur : pour que l’espace public soit sécurisant, il faut qu’elle puisse voir et être vue ».

La place des femmes est très invisibilisée parce que les décideurs ont presque toujours été des hommes et que leur perception est devenue la norme. Les équipements, et la façon dont ils sont organisés, favorisent plus ou moins la place des femmes dans l’espace public. Par exemple, un terrain de forme rectangulaire attirera beaucoup plus la pratique sportive masculine que des espaces ronds.

Une des solutions ? Intégrer davantage les femmes dans le processus de conception et d’aménagement de l’espace public.
Les marches exploratoires par exemple, développées par des associations et des chercheurs, permettent de prendre en compte leur regard de manière spécifique et dédiée. Consulter les femmes sur l’usage qu’elles font de l’espace public, comme c’est le cas dans le cadre de l’ANRU, c’est avancer dans le bon sens, celui de la mixité.

Etudier les racines du sentiment d’exclusion

S’il faut prendre le problème de l’insécurité et du harcèlement à la racine, donc au niveau de l’éducation, il faut aussi étudier les racines du sentiment d’exclusion des femmes de l’espace public. Selon Edith Maruéjouls, l’aménagement des cours d’école participe de la « ségrégation entre les garçons et les filles » et pourrait être à l’origine de la difficulté pour une femme de trouver sa place dans l’espace public. En affirmant « qu’elles ne se sentent pas légitimes à occuper l’espace dans une cour de récréation », la docteure en géographie spécialiste du genre démontre que la mixité est l’exception, dès les premières années scolaires.

Avec l’association « Genre et ville » et l’Arobe (Atelier recherche observatoire égalité), Edith Maruéjouls accompagne des collectivités pour promouvoir l’égalité tout en constatant les responsabilités de l’aménagement dans les comportements qui nourrissent le sexisme et diverses inégalités. Ses travaux d’observation des cours de récréation témoignent d’une organisation de l’espace très répandue avec le terrain de foot, et donc les garçons, en place centrale, et les filles reléguées aux quatre coins du terrain, sont « invisibilisées, même si elles sont nombreuses, on ne les voit pas ».

La meilleure façon d’optimiser la mixité est de ne pas prescrire d’usage comme celui du foot, parce que prescrire un usage c’est prescrire un public. Il n’est pas question de proscrire le football mais de préserver la possibilité de pouvoir s’approprier un espace non-genré.

Nuancer le constat comme la solution

Chris Blache, anthropologue urbaine, est co-fondatrice de Genre et Ville, une plateforme de recherche et d’action dont l’objet est de rendre les territoires égalitaires et incluants. Elle apporte une nuance dans le constat, et dans l’approche des solutions : « Même s’il s’agit d’un sujet sociétal qui nous concerne toutes et tous, il ne peut être analysé sur la base des opinions des uns et des autres, c’est une science extrêmement documentée qui démontre l’existence d’inégalités, et de quelles façons elles se manifestent, se construisent et perdurent… On peut alors envisager des pistes pour les résoudre. Il faut qu’on apprenne à sortir du débat d’opinion sur ce sujet sociétal majeur ».

Chris Blache précise les freins à la mise en place d’une démarche égalitaire, le premier est la façon dont les inégalités sont devenues systémiques, le système d’hégémonie masculine étant normatif depuis des siècles, le second est le financement : « On questionne rarement les coûts pour une étude de sol, etc… Alors que si on propose une étude intégrant le genre, la maitrise d’œuvre va trouver ça trop cher. Or c’est une étape-clé qui va permettre que le résultat soit non seulement mieux accueilli par le public, car co-construit, mais également tout simplement (bien) utilisé. La question sociale n’est pas financée, ou très mal ! ».

Des politiques d’aménagement basées sur l’inclusivité et la mixité

Les pouvoirs publics ont pris conscience de ces inégalités dans l’aménagement public, et beaucoup d’initiatives ont été lancées ces dernières années, notamment depuis la charte pour la laïcité lancée en 2015 qui a fait avancer les choses en obligeant les collectivités à traiter des questions de mixité.

C’est en réfléchissant à la nature de ces espaces, à leur fonction, à leur usage, et en agissant sur les inégalités qui ont présidé aux décisions antérieures que les collectivités publiques donneront aux femmes la place qu’elles méritent, avec des politiques d’aménagement basées sur l’inclusivité et la mixité. Il faut travailler dans la finesse et la complexité. Il est caricatural de penser que travailler l’égalité, le genre, sont des questions simples à résoudre. Elles demandent du temps et du travail. C’est en cessant d’aborder la question du genre de manière trop étroite voire descendante que toutes les personnes concernées seront remises au centre du projet. Il faut faire « pour » et non « avec ».

Envies de ville : des solutions pour nos territoires

Envies de ville, plateforme de solutions pour nos territoires, propose aux collectivités et à tous les acteurs de la ville des réponses concrètes et inspirantes, à la fois durables, responsables et à l’écoute de l’ensemble des citoyens. Chaque semaine, Envies de ville donne la parole à des experts, rencontre des élus et décideurs du territoire autour des enjeux clés liés à l’aménagement et à l’avenir de la ville, afin d’offrir des solutions à tous ceux qui “font” l’espace urbain : décideurs politiques, urbanistes, étudiant, citoyens…

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